✓RÉFORME DU SYSTÈME EDUCATIF : LES ENTRAVES À L’AVÈNEMENT DE L’ÉCOLE RÉPUBLICAINE

Les enjeux de l’école en Mauritanie s’invitent, de nouveau, dans les débats politiques à l’heure où la nouvelle réforme semble prendre sa physionomie. Les ateliers de concertation du mois dernier ont tenté d’explorer les voies et moyens d’une réforme consensuelle et apaisée. L’examen fait lors de ces ateliers a permis de réactualiser les lignes de force et de faiblesse des réformes antérieures. Il a permis également d’esquisser les contours d’une feuille de route qui devrait assoir des bases solides de l’école républicaine à venir. Les résultats des journées de concertation n’ont pas fait l’unanimité, tant il est vrai que d’épineux problèmes sont restés en suspens de crainte de réveiller les vieux démons. Comme on dit « le diable est dans les détails ». A présent la collectivité nationale a les yeux rivés sur les journées de partage qui ont débuté la semaine dernière. Mais si les dés sont déjà jetés, il n’en demeure pas moins que la mise en place de la nouvelle réforme scolaire reste conditionnée par la résolution des dysfonctionnements majeurs suivants.

1°- L’incohérence du système éducatif national

La bicéphalie de l’école que la réforme de 99 a tenté de corriger s’est promptement aggravée au cours de la décade écoulée. On est, en effet, revenu à un enseignement hybride qui ne fait qu’accentuer le fossé qui sépare les composantes de notre tissu social. Le clivage culturel, attisé par les extrémistes de tous bords, est devenu plus marqué et menace de rompre le fragile équilibre social. Pour avoir une idée de la gravité de ce phénomène, il suffit de faire le tour des grandes villes du pays. A Nouakchott qui est la Mauritanie en miniature, la situation n’inspire pas confiance. En effet, nous avons dans la périphérie sud de la Capitale, en plus des écoles publiques, des écoles privées animées et fréquentées exclusivement par des négro-africains. Alors que, dans la périphérie nord de Nouakchott, en plus des établissements officiels, se concentrent des écoles libres où les arabo-berbères sont en surreprésentation. A ce dédale d’écoles est venu se greffer un autre type d’école. Il s’agit des écoles dites étrangères (l’Ecole françaises et les établissements qui lui sont affiliés : le Complexe scolaire « Le Petit Centre », les écoles Sahel, des Nations, des Cadres,… et j’en passe) en plus des Ecoles turques et de certaines écoles privées mauritaniennes qui appliquent impunément le Programme français. Toutes ces écoles qui constituent de vrais Etats dans un Etat demeurent une destination privilégiée pour les élèves issus des milieux aisés en quête d’un enseignement francophone de qualité. Ayant la bride sur le dos, les établissements en question mettent en œuvre des programmes véhiculant des concepts et des idées aux antipodes de notre encyclopédie culturelle. Cet apartheid culturo-linguistique qui nous rappelle l’école à deux vitesses des années 80. Ce qui n’est pas de nature à faciliter la mise en place de l’école républicaine qui devra servir de creuset de la Nation. Pis ! Cette école républicaine risque d’être érigée sur un socle craquelé ; elle qui a pour finalités d’offrir aux enfants du pays les mêmes chances d’égalité, de standardiser notre enseignement et d’être attractive pour assurer le retour, en sein, des « fils à papas » qui désertent aujourd’hui l’école publique pour les écoles étrangères de la place. Pour ce faire, les hauts responsables de l’Etat, le président de la République et le ministre de l’Education Nationale en particulier, doivent prendre le taureau par les cornes et être cohérents avec eux-mêmes en ramenant les enfants à l’école publique. C’est à cette condition, et à cette seule condition, que les mauritaniens pourront pleinement adhérer à leur projet (celui de l’école républicaine). Sinon, celle-ci ne sera qu’un leurre et nous n’aurions fait que prêcher dans le désert.

2°- La valorisation du métier de l’enseignant

La qualité de l’éducation que recevront nos élèves sera toujours tributaire de la qualité de l’enseignement dispensé par les enseignants. En effet, l’efficacité de l’éducation passe par le renforcement de la motivation des personnels de l’éducation, ainsi que par une réforme des formations initiales de ces personnels et de leur encadrement. Comme on le sait, les contraintes budgétaires imposées au pays au début des années 90 ont conduit celui-ci à revoir à la baisse les exigences de recrutement et les conditions d’emploi du personnel enseignant. En conséquence, les écoles normales (les ENIs, l’ENA et l’ENS) ont vu leur capacité d’accueil se rétrécir et le temps de leur formation se raccourcir. Pour venir à bout de la pénurie d’enseignants, les processus de formation, de recrutement, rémunération et d’encadrement du personnel enseignant requièrent, de la part de l’Etat, une attention particulière.

En ce qui concerne la formation initiale des enseignants, elle demeure le garant de l’amélioration de la qualité de l’éducation et un facteur indispensable à l’amélioration des apprentissages des élèves. En effet, ce qui compte, par-dessus tout, en matière d’éducation, c’est la qualité de cette formation initiale. A l’heure actuelle, le contenu de cette formation mérite un réexamen, pour prendre en compte les nouvelles réalités éducatives : une pédagogie adaptée aux nouveaux modes d’organisation des classes, les techniques de la gestion de l’espace classe et les relations écoles-communautés,

Pour ce qui est de la formation continue, elle ne bénéficie pas encore de l’attention qu’elle mérite ; bien qu’elle soit indispensable à tout enseignant préoccupé de suivre l’évolution de la société et ses répercussions sur la vie scolaire. Plus encore, dans un contexte où les contraintes budgétaires poussent au recrutement de professeurs ayant une formation initiale courte, voire n’ayant pas de préparation spécifique au métier d’enseignant, elle revêt une importance cruciale. Le but de la formation continue est corriger défaillances de la formation initiale. Mais, dans notre pays, elle ne constitue pas encore une priorité pour nos responsables éducatifs. Les enseignants peuvent, en effet, rester plusieurs années sans avoir l’occasion de se perfectionner.

Aujourd’hui, la mise à niveau et l’accompagnement prévus pour pallier les lacunes de la formation initiale des nouvelles recrues font cruellement défaut. Il est impérieux de trouver des solutions aux nombreux problèmes soulevés en matière de formation continue des enseignants (mauvaise adaptation aux besoins manifestés par le personnel enseignant, absence de prévision pour les remplacements des enseignants, faiblesse des moyens logistiques pour un suivi régulier des enseignants, entre autres). Les enseignants doivent être outillés pour faire face aux nouvelles réalités pédagogiques : pédagogie de la maitrise, gestion des classes multigrades, pédagogie des groupes, nouvelles philosophies et techniques d’évaluation. Cela suppose que des activités consistantes de formation continue soient mises en œuvre, non seulement à l’intention des enseignants débutants, mais aussi pour les enseignants expérimentés.

Pour réaliser l’indispensable revalorisation de la formation enseignante, plusieurs actions s’imposent : amélioration de la formation initiale ; leur fournir une formation continue plus consistante ; instaurer des mécanismes visant à réduire la précarisation des enseignants ; accroitre leur participation aux décisions qui concernent autant l’orientation des politiques éducatives que la vie des établissements.

3°- La mise à disposition du livre

La disponibilité des manuels scolaires fait partie des éléments clés en matière de qualité de l’éducation. Le fait de disposer d’un livre se répercute positivement sur les performances des élèves. En conséquence, compte tenu de son coût relativement faible, doter chaque élève de manuels scolaires peut être considéré comme le moyen le plus efficace d’améliorer les acquis des apprenants. Cette mesure s’avère particulièrement profitable aux élèves les plus pauvres. Le renouveau pédagogique, sur lequel on mise pour améliorer les acquis des élèves et leur capacité à transférer leurs savoirs, doit pouvoir s’appuyer sur des manuels scolaires de qualité. Comment des enseignants contraints d’écrire au tableau ou de dicter des textes à des élèves dépourvus de manuels peuvent-ils avoir recours à une pédagogie active qui développe l’autonomie de l’apprenant, qui plus est s’ils ne disposent, eux-mêmes, ni des programmes, ni de guides pédagogiques requis ? L’élaboration de manuels scolaires doit s’appuyer sur une réforme harmonisée des currucula ; l’accessibilité gratuite aux manuels pour le plus grand nombre d’élèves, le développement de l’industrie du livre dans le pays. Les manuels scolaires élaborés selon la nouvelle approche « Vision holistique », n’ont pas été élaborés et édités à temps. Ce qui montre l’impérieuse nécessité de fusionner, pour plus de convenance, l’Inspection générale de l’éducation qui conçoit les programmes et l’Institut pédagogique national qui à revient la tâche d’élaborer et éditer les manuels scolaires. En tout cas, la nouvelle réforme risque d’avoir du plomb dans les ailes, si l’IPN tarde à l’accompagner. En effet plusieurs niveaux, aussi bien du premier cycle que du second cycle, manquent, jusqu’à présent, de livres-supports. Nos élèves doivent patienter car ces livres sont encore sous presses. Ce qui rend aléatoire la réussite de la nouvelle réforme qui, dès sa mise sur rails, a commencé à claudiquer. Cette infirmité risque d’impacter négativement l’appropriation des nouveaux programmes par les élèves et de perturber leur mise en œuvre par les professeurs.

Des infrastructures scolaires ne répondant pas aux normes

Autant à Nouakchott que dans les provinces, les infrastructures d’accueil de nos élèves demeurent majoritairement dans un état piteux. Les élèves mauritaniens continuent malheureusement à étudier dans un environnement peu accueillant marqué par la vétusté des bâtiments, la massification des effectifs, le manque cruel des tables-bancs, d’eau et d’électricité, de clôtures, de sanitaires fiables, de bibliothèques où les apprenants peuvent se documenter, de laboratoires qui en respectent le modèle et de matériel didactique approprié, de salles de permanence pour retenir les élèves pendant les heures creuses, de cloches ou d’avertisseurs automatiques pour signaler le passage d’un créneau horaire à l’autre au lieu des jantes cabossées qu’utilisent nos établissement actuellement. Aussi nos établissements manquent-ils cruellement d’espaces verts, de potagers, d’infirmeries capables d’offrir les soins de première nécessité à une population écolière pouvant, au niveau de certains établissements scolaires, dépasser le nombre d’habitants de certains de nos villages, d’infrastructures sportives pouvant contribuer à l’épanouissement de la personnalité de nos apprenants et favoriser leur brassage. Dans ces conditions, que peut-on attendre de nos professeurs qui sont souvent mal formés, désarmés et très peu motivés ? Et quels avantages pourront tirer nos élèves de cette situation ? Les dysfonctionnements doivent corrigés illico, car leur persistance constitue de graves entraves à la mise en place de l’école républicaine. A bon entendeur, salut !



Sidi Mohamed Ould Ismail

Le Calame

©️ Repris via http://adrar-info.net/?p=72253

✓Au sujet du « Passif humanitaire », de quoi on parle ? | L’opinion de Monsieur Mohamed El Mounir

S’il est un concept qui a perdu en sens ce qu’il a gagné en extension, c’est bien celui du « passif humanitaire ». Tout le monde en parle, mais beaucoup ne savent pas exactement de quoi il s’agit, mélangeant tout et son contraire. Lectures partisanes et interprétations approximatives ont fini par noyer ce concept dans un océan d’amalgames. Le récent débat sur la question a démontré l’ampleur des confusions liée à cette question mais aussi un regain d’intérêt des Mauritaniens, qui veulent tourner définitivement cette page sombre de notre histoire contemporaine. De manière simplifiée, le passif humanitaire comprend deux volets :

Le premier est relatif aux déportés, ces mauritaniens expulsés ou ayant fui les persécutions du régime de Ould Taya vers le Sénégal et le Mali, en 1989 et durant les années suivantes. Le dossier réouvert, sous la pression insistante de l’opposition et des organisations des droits de l’Homme pendant la première transition, en 2006. Sur cette base, un accord tripartite est signé le 12 novembre 2007 sous la présidence Sidi Ould Cheikh Abdallahi avec les pays de refuge et le HCR pour le rapatriement des réfugiés. Ce processus est poursuivi et parachevé par la junte militaire fin décembre 2009, à travers un programme, qui inclut la réintégration des bénéficiaires, sous la houlette d’une Agence nationale pour la réinsertion des réfugiés (ANAIR). Ce dossier a donc été traité dans les règles de l’art, selon une approche associant l’ensemble des acteurs et sous la supervision d’un organisme international.

Le second volet porte sur les exécutions extra-judiciaires (en droit, on parle plutôt de « disparitions » tant qu’il n’a pas été établi formellement que les victimes ont été tuées) ayant eu lieu au sein des forces armées entre septembre 1990 et février 1991. Certains y ajoutent encore la répression de la tentative de putsch de 1987, même si celle-ci a eu lieu dans des conditions différentes. Ce volet n’a jamais été traité, compte tenu de la loi d’amnistie, qui avait pour objet de clôturer le dossier, au nom d’obscures considérations tenant à la préservation de la paix civile. Hormis une « prière » symbolique organisée à Kaédi le 25 mars 2009 par Ould Abdel Aziz à la mémoire des victimes, rien n’a été fait pour reconnaitre ou rendre justice aux victimes et à leurs ayants droit.

Ce volet est le plus difficile à traiter, car il suscite bien des crispations et polarise encore une partie de l’opinion publique. Le problème est que la vérité n’a jamais été connue ou établie ni la justice rendue, faute de volonté politique. Les régimes successifs ont toujours cherché à couvrir ce qui s’est passé au nom d’un soi-disant souci de préservation de la paix sociale.

Or, la réconciliation nationale et la paix civile passent précisément par faire la lumière sur ces événements tragiques et rendre justice, afin d’en éviter la répétition à l’avenir. Il faudrait donc trouver une solution juste, équitable et conforme aux standards internationaux. Mais celle-ci ne saurait être réduite à une simple indemnisation, aussi généreuse soit-elle. La réparation est une partie de la solution mais elle reste symbolique, car l’argent n’indemnise pas une vie humaine. Le règlement escompté devrait aussi permettre de retrouver les sépultures des victimes et de les enterrer proprement. Les familles des victimes doivent pouvoir faire leur deuil dans la dignité, conformément à la tradition islamique.

Auparavant, il faudrait lever certaines confusions fréquemment entretenues, souvent de mauvaise foi, entre ces tragiques événements et le conflit avec le Sénégal en 1989. Certains ne comprennent en effet pas pourquoi notre pays devrait réparer et rendre justice pour les victimes d’évènements qui seraient, d’une manière ou d’une autre, liés, voire seraient une réaction à des violations ayant eu lieu au Sénégal à l’encontre de citoyens mauritaniens? Or, non seulement il n’existe aucune relation directe entre ces deux événements, mais encore un tel raisonnement tordu suppose que l’on doive se « venger » au détriment d’une partie de nos propres concitoyens pour des faits commis dans un pays voisin. Cette logique est évidemment absurde et devrait être écartée en tant que telle.

Par ailleurs, certains groupuscules politiques voudraient, à force d’amalgame, rendre des mouvements politiques responsables du « passif humanitaire », voire une communauté dans son ensemble, ce qui relève, là aussi, d’un raisonnement tout aussi abusif et injuste. En réalité, très peu, au sein de l’inion nationale, étaient au courant de ces exactions, qui ont eu lieu dans le plus grand secret au niveau de quelques unités de l’armée, dans 3 ou 4 bases militaires. Les mouvements politiques n’étaient pas davantage au courant de ces crimes, même si certains parmi les plus extrémistes les ont défendus, implicitement, a posteriori. D’ailleurs, à l’époque, la plupart des mouvements politiques étaient poursuivis et pourchassés par un régime qui ne tolérait aucune critique ou forme de dissidence.

Aujourd’hui, il est vraiment temps de faire triompher la vérité et la justice, afin de tourner définitivement cette page sombre de notre histoire et se consacrer aux priorités de développement.

©️ Crédit source : Post FB (20/11/2022) de l’auteur https://www.facebook.com/100000327634741/posts/4776401392380735/