« LE CRATÈRE SUD-AFRICAIN » | Par Achille Mbembe


Crédit photo : Sa Page FB

Dans ce texte [ https://www.dailymaverick.co.za/article/2021-07-14-this-is-what-a-failed-state-looks-like/ ] , Richard POPLAK (un observateur averti de son pays) développe l’une des analyses sinon les plus originales, du moins les plus provocatives des événements en cours en Afrique du Sud.

L’Afrique du Sud n’est peut-être pas (encore) un « failed state » (un Etat failli). Plusieurs expressions ont servi a la designer dans un passé récent , à commencer par la plus idiote: « la nation arc-en-ciel », qu’elle n’est pas non plus.

S’il fallait à tout prix lui octroyer un nom, alors on dirait qu’en réalité, ce pays aura été, depuis ses origines modernes, un veritable cratère.

En tant que tel, il aura fait l’experience, à intervalles plus ou moins réguliers, de violentes éruptions. Mais après chaque éruption, il aura su trouver, quelque part, les ressorts nécessaires pour se remodeler, et cela aussi fait partie de sa singularité.

L’arrivée au pouvoir de l’ANC en 1994 n’a pas abouti a l’éradication de ces dynamiques cratériformes . Bien au contraire, celles-ci ont connu une vertigineuse accélération , et c’est bien l’une des raisons pour lesquelles l’on en est là aujourd’hui.

Aussi bien les choix que les non-choix effectués depuis plus d’un quart de siècle par les nouvelles élites gouvernantes auront débouché sur la multiplication sans précédent de logiques de collision multi-échelles et de situations aussi paradoxales qu’explosives – et par conséquent objectivement insoutenables sur la moyenne durée.

L’incarcération de Jacob Zuma a servi de prétexte et la poudrière a partiellement saute. Partiellement, du moins pour le moment.

La déflagration en cours représente un veritable danger pour tout le pays. Ici, les inégalités sociales sont par définition raciales et cela ne peut plus durer. Les niveaux d’appauvrissement étaient déjà vertigineux. La stratégie de lutte contre la pandémie a abouti à la destruction des ultimes filets de sécurité, ouvrant la voie, à présent, à de réelles situations de famine, de détresse et de désespoir. La violence structurelle n’est plus de nature à préserver l’ordre établi. Elle est en train de détruire la fabrique sociale elle-même. Beaucoup n’ont plus rien a perdre.

Il serait étonnant que l’explosion actuelle épargne l’ANC dont le cours, tout à fait tragique, n’est pas sans rappeler la trajectoire suivie par la plupart des mouvements dits de liberation dans notre continent au cours de la période postcoloniale .

De la libération à la prédation, le chemin aura souvent été court.
Aujourd’hui, deux factions irréconciliables sont en lutte pour le pouvoir au sein du parti. D’abord feutrée pendant plusieurs années, cette lutte est désormais une lutte a mort.

De façon schématique, elle oppose une faction prédatrice (représentée par Jacob Zuma et ses affidés) et une faction techno-ploutocratique (Ramaphosa et les siens).

La faction techno-ploutocratique cherche à préserver les oripeaux de la démocratie constitutionnelle et de l’Etat de droit comme cadre privilégié de l’accummulation, dans le contexte d’une économie de marché formelle. La redistribution, dans ce cadre, se ferait par les canaux ordinaires de la croissance, des investissements et de la création d’emplois.

La faction prédatrice se sert de la rhétorique de la redistribution (radical economic transformation) comme d’un drapeau rouge et cherche à rallier les « classes marginalisées » aux fins d’accaparement du pouvoir d’Etat. Elle n’hésiterait d’ailleurs pas à sacrifier la constitution et l’Etat de droit, à utiliser (et au besoin a détruire) la puissance publique aux fins d’accaparements privés et de rackets en tous genres (le modèle russe).

La lutte entre ces deux factions est loin d’être terminée et sert de toile de fond à l’explosion en cours.

Elle sera d’autant plus rude et impitoyable que les forces sociales qui soutiennent Jacob Zuma se recrutent y compris au sein des institutions étatiques (police, armée, municipalités, gouvernements et assemblées provinciales et services de renseignement). Elles se nourrissent par ailleurs de la convergence avec, voire du controle qu’elles cherchent à exercer sur des pans entiers de l’économie criminelle et du racket qu’avait étudié, il y a plusieurs années, le regretté Stephen ELLIS dans un ouvrage peu commenté à l’époque.

Les enjeux sont donc énormes. Une éventuelle victoire de la faction prédatrice et une restauration de Zouma sous une forme ou une autre signeraient l’échec de l’expérience sud-africaine et aurait de terribles répercussions sur l’ensemble du continent.

Mais pour réussir, l’Afrique du Sud a besoin d’une rupture radicale et d’une reforme aussi bien de l’Etat que de l’économie – une reforme qui etendrait à tous les délaissés un droit universel à la subsistance.

Bref, elle devra inventer un modèle entièrement neuf, qui ne se limite pas à la démocratie de marché. Car on le sait désormais, à l’âge du néolibéralisme autoritaire, la démocratie de marché à elle seule n’est plus une garantie contre la plongée dans le chaos, la violence et l’anarchie.

©️ Crédit source : Post FB de l’auteur du 14 juillet 2021 voir : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=10158245237561451&id=618071450

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