Entretien avec Dr Dia Alassane président de Touche pas à ma nationalité

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Sensibilisé très tôt à la politique pour avoir assisté en témoin à la campagne de chasse à l’homme initiée par le régime de Ould Taya contre l’élite intellectuelle négro-africaine en 1986, Alassane DIA s’engagera dès sa majorité en mettant sa plume d’étudiant et d’apprenti journaliste au service de ses convictions. Longtemps absent de la Mauritanie pour des raisons liées à ses études qui le mèneront en Tunisie, où il obtient son DEA de Linguistique puis en France où il décrochera son diplôme de doctorat en sciences du langage, ce natif d’Aleg, ayant grandi à Nouadhibou, ne renoncera jamais à servir son pays, puisque, après avoir exercé le métier d’enseignant chercheur à l’Université de Manouba en Tunisie pendant dix ans, il décide de rentrer en Mauritanie en 2009 pour mettre ses compétences au service de l’Université de Nouakchott, où il occupe le poste de Chef du département de langues nationales et linguistique. Ce retour est aussi dicté par son besoin de participer de l’intérieur à la lutte pour l’avènement d’une Mauritanie débarrassée des démons du racisme et de l’esclavage, d’une Mauritanie une et plurielle qui mettrait tous ses enfants sur un même pied d’égalité. C’est donc tout naturellement que, avec d’autres camarades, il fondera, en 2010, Conscience Citoyenne, entité politique émergente, qui se fondra avec d’autres organisations pour former le Mouvement « Touche pas à ma nationalité» à la faveur de l’opération d’enrôlement jugé trop raciste et discriminatoire à l’égard des populations noires du pays lancée en mai 2011.

Notre site Essirage.net a rencontré pour vous DR Alassane DIA, président du mouvement TPMN, qui malgré sont calendrier trop chargé a voulu aimablement nous accorder cet entretien. Qu’il en soit remercié.

Essirage.net : Depuis 2011, le mouvement TPMN intègre dans son combat les problèmes des negro-Mauritaniens. Aujourd’hui quel bilan faites-vous de ce combat ?

Dr Dia Alassane : C’est vrai que Touche pas à ma nationalité s’est d’abord fait connaître à travers son combat contre l’enrôlement raciste et discriminatoire initié par le régime de Mohammed Abdel Aziz, enrôlement qui continue à créer à dessein des apatrides parmi les Noirs de Mauritanie, en leur refusant toute possibilité d’acquérir les nouveaux documents d’état civil. Mais lutter contre le caractère raciste et discriminatoire de l’enrôlement ne suffit pas pour changer la donne en Mauritanie. L’enrôlement est quelque chose de conjoncturel alors que le nœud du problème mauritanien est d’ordre structurel, le véritable problème est celui de la cohabitation entre nos différentes composantes nationales qui, si l’on n’y prend garde, risque de conduire le pays à l’implosion.

C’est donc tout naturellement que TPMN qui se bat pour l’égalité de tous les Mauritaniens, pour qu’il n’y ait plus de Mauritaniens de seconde zone, intègre l’ensemble des dimensions du problème de la cohabitation. Une Mauritanie juste serait une Mauritanie où chacune de nos composantes se reconnaîtrait dans le pouvoir, où les langues du pays et les cultures qu’elles véhiculent seraient mises sur le même pied d’égalité, où les richesses nationales seraient équitablement réparties, où les terres de la vallée ne seraient plus spoliées au profit d’hommes d’affaires véreux ou de multinationales. C’est pour cette Mauritanie débarrassée des tares de l’exclusion liée à l’appartenance raciale, ethnique ou tribale, débarrassée du déni d’humanité que constitue la honteuse pratique de l’esclavage, c‘est pour cette Mauritanie là que se bat TPMN. Le chemin est encore long pour y arriver mais nous avons eu le mérite, avec d’autres, de reposer avec acuité le péché originel de la Mauritanie que constitue l’exclusion des Noirs des premières années de l’indépendance à nos jours.

Essirage.net : quelles actions concrètes avez-vous réussies pour l’enrôlement des mauritaniens à l’intérieur du pays et à l’étranger, pour le retour des rapatriés, la résolution du passif humanitaire et contre l’accaparement des terres de la vallée?

Dr Dia Alassane : Nous pouvons dire sans risque de nous tromper que nous avons réussi à alerter l’opinion nationale et internationale quant au caractère raciste de l’enrôlement et nos manifestations ont contraint le pouvoir à revoir sa copie en assouplissant la procédure qui rejetait systématiquement les Noirs, et même les plus illustres d’entre eux. Il n’est un secret pour personne qu’au tout début de l’enrôlement des personnalités noires de premier plan qui ont joué les premiers rôles à l’indépendance du pays et d’autres qui, par la suite, ont occupé les plus hautes fonctions de l’Etat ont été rejetés et considérés comme de vulgaires usurpateurs de la nationalité mauritanienne. Si cela a pu se passer pour de telles personnalités que dire du citoyen lambda originaire de la vallée.

La mobilisation de TPMN a sans doute permis d’améliorer les choses en ouvrant les portes de l’enrôlement à la grande masse des populations noires du pays. Cela ne veut pas pour autant dire que le combat contre le génocide biométrique que constitue cet enrôlement est terminé. La volonté de réduire la composante noire des listes de l’état civil à sa plus simple expression est toujours là et continue à faire des dégâts, même si ce n’est plus de manière aussi systématique qu’au début.

Pour l’enrôlement des Mauritaniens de l’Europe, le mérite de la victoire contre l’exigence de la présentation de la carte de séjour du pays d’accueil pour tout candidat à l’enrôlement revient en premier aux organisations de la diaspora, par leur mobilisation hebdomadaire pendant deux ans devant les locaux de l’ambassade de Mauritanie à Paris. Mais nous avons toujours travaillé en synergie avec eux en continuant de mener la pression à l’interne en parallèle à ce qu’ils faisaient en France et nous avons eu l’opportunité d’être à leurs côtés lors du sit in historique de la victoire, le 21 août 2014 devant l’ambassade de Mauritanie à Paris.

Quant aux questions relatives aux rapatriés et à l’accaparement des terres, il est difficile de parler de résultats concrets et immédiatement palpables dans la lutte que nous menons qui est une lutte qui s’inscrit nécessairement dans la durée. Mais nous travaillons à la sensibilisation des rapatriés, devenus des réfugiés dans leur propre pays puisque confinés dans des camps d’infortune, souvent en face des terres de leurs ancêtres qui leur sont interdites puisque occupées et exploitées par d’autres. Nous les avons accompagnés lors de leur marche historique de Boghé à Nouakchott en avril – mai 2014 pour dénoncer la misère a laquelle ils semblent irrémédiablement condamnés par l’Etat et sa logique raciste et esclavagiste. Nous continuons parallèlement le travail de sensibilisation et de conscientisation des populations de la vallée par rapport à la logique d’expropriation que veut leur imposer le système.

Quant à ce qu’il est convenu d’appeler, par une hypocrisie bien mauritanienne, le passif humanitaire et qui n’est rien d’autre qu’un génocide, il est important qu’il y ait des voix discordantes pour dénoncer le prétendu règlement de la question par le gouvernement. Mohamed Ould Abdel Aziz doit comprendre que le pardon ne se décrète pas et que la dignité des victimes et des ayant droits n’est pas à monnayer. La vérité doit être établie sur ce qui s’est passé. Les responsables présumés de ces crimes innommables sont non seulement protégés par la loi scélérate d’amnistie de 1993 mais, chose encore plus insupportable, ils continuent d’écumer les plus hautes fonctions de l’Etat comme pour continuer à narguer les victimes. TPMN participe, aux côtés des organisations des victimes, à dénoncer cet état de fait et à se battre pour que justice soit rendue.

Essirage.net : suivez-vous de prêt le cas de Lamine Mangane, tué à Maghama lors d’une manifestation de TPMN ? Et ou en est-on de ce dossier au niveau de la justice ?

Dr Dia Alassane : L’assassinat de Lamine Mangane est une suite logique de la loi d’amnistie de 1993 qui est en fait un permis de tuer du noir. Cet adolescent qui manifestait à mains nues a été froidement assassiné par les balles de la gendarmerie de Maghama qui n’a pas hésité à tirer à balles réelles sur une foule de manifestants pacifiques, composée essentiellement d’adolescents, et qui demandaient simplement à être reconnus comme des citoyens à part entière de ce pays et à pouvoir accéder à l’enrôlement. Si la gendarmerie a fait usage de balles réelles face à ces manifestants, c’est parce qu’il s’agissait de noirs et que cela ne prêterait pas à conséquences vu que les auteurs du génocide sont non seulement protégés mais promus. Lamine Mangane a été abattu et d’autres enfants beaucoup plus jeunes, au nombre de huit, ont été blessés et marqués à vie par les balles de la gendarmerie.

Nous accompagnons la famille dans sa démarche devant le tribunal de Kaédi où la plainte a été déposée. Mais bien que le tireur et le donneur d’ordre aient été identifiés, la plainte n’a connu aucun début d’exécution. La justice inféodée au système continue à faire de l’obstruction malgré le travail inlassable des avocats de la famille, et le dossier n’a connu aucune évolution jusqu’ici. Il va peut-être falloir porter l’affaire devant des tribunaux internationaux à cause de l’obstruction systématique dont elle fait l’objet en Mauritanie mais cela c’est du ressort des avocats.

Essirage.net : les autorités mauritaniennes organisent ces jours-ci un dialogue ouvert où participent plusieurs tendances : forces politiques, société civile, personnalités etc. Votre mouvement va-t-il y participer ?

Dr Dia Alassane : Pour nous ce semblant de dialogue est tout sauf ouvert. Un dialogue suppose au moins deux parties qui, à défaut d’être antagonistes, sont, pour le moins, distinctes, mais ce que nous avons vu au palais des congrès, en guise de préliminaires, relève du cirque. Le parti au pouvoir s’y retrouve avec ses satellites dits partis de la majorité et il semble seul à imprimer le tempo. Il y a bien quelques personnalités qui appartenaient à des partis de l’opposition mais comme vous le savez le changement de veste est une seconde nature pour beaucoup de nos politiques.

Nous avons bien été approchés, mais pas de manière directe pour participer à ces assises mais nous avons décliné. Pour nous, un véritable dialogue suppose sur le plan de la forme l’implication de tous : partis politiques, société civile, syndicats, bref toutes les forces vives du pays. Or il se trouve qu’un personnage aussi incontournable dans l’échiquier politique et celui des droits de l’homme que Biram Dah Abeid est en prison pour ses idées et de fait exclu des assises. Sur le fond, le dialogue doit porter en priorité sur les voies et moyens de régler définitivement la question de la cohabitation et du vivre ensemble pour sauver le pays ou ce qu’il en reste mais visiblement, telle n’est pas la préoccupation des initiateurs du soit disant dialogue.

Essirage.net : Quelle est la vision de TPMN de l’esclavage ?

Dr Dia Alassane : TPMN est contre toute forme d’avilissement quelle que soient sa nature ou son origine et le pire des avilissements est le déni d’humanité que l’on impose à son semblable en le soumettant à l’esclavage Nous combattons de fait toutes les formes d’esclavage dans tous les démembrements de nos composantes nationales. Tout comme nous combattons la prégnance des castes dans l’organisation de nos sociétés. Il est inadmissible que, au 21ème siècle, une personne soit discriminée ou stigmatisée a cause de son origine et c’est une honte pour notre pays que de continuer à traîner ces tares là encore aujourd’hui.

Essirage.net : Des militants antiesclavagistes sont toujours retenus en prison par les autorités. Il s’agit de Biram Ould Dah Ould Abeid et son adjoint Brahim Ould Bilal Ramdane. Certains jugent que leur discours est extrémiste et sectaire. Partagez-vous cette opinion ?

Dr Dia Alassane : Non absolument pas. Nous sommes nous-mêmes constamment accusés de développer un discours raciste et extrémiste mais c’est la tactique du voleur qui crie au voleur. Il n’y a pas plus extrémistes et sectaires que ceux qui ont planifié le génocide physique contre les noirs pendant les années de braise et qui ont voulu le poursuivre sous une autre forme, le génocide biométrique que nous vivons actuellement à travers l’enrôlement. Il n’y a pas plus raciste et sectaire que celui qui réduit son semblable en esclavage, en violation de toutes les lois de la morale humaine et surtout de celles de notre sainte religion. Il ne faut pas qu’on inverse les choses Les racistes, les extrémistes, les sectaires sont ceux qui ont conduit le pays dans l’état où il est aujourd’hui et non pas ceux qui dénoncent cet état de faits.

Essirage.net : le mouvement TPMN est toujours divisé en deux groupes. Un conflit d’intérêt personnel et de leaderships ? Cette scission n’affaiblit-il pas votre combat ?

Dr Dia Alassane : La division à laquelle vous faites allusion a certes, dans un premier temps, refroidi l’élan de nos nombreux militants et sympathisants, mais elle appartient maintenant au passé. Ceux qui étaient partis avec le premier coordinateur du mouvement sont revenus depuis décembre 2013 et nous avions organisé à ce moment là une conférence de presse pour annoncer la réunification du mouvement. Il reste que cet ancien coordinateur continue à se présenter au nom du mouvement mais étant donné que nous ne disposons pas de récépissé de reconnaissance officielle de notre mouvement en tant qu’association, nous ne pouvons lutter contre de telles dérives. Mais heureusement que le terrain est là pour séparer le vrai du faux. Nous continuons à occuper le terrain, à organiser des activités, à travailler en partenariat avec nos alliés naturels, ce qui n’est pas le cas de la supposée autre partie qui n’existe que de nom.

Essirage.net : vous étiez membre actif de « conscience citoyenne », un mouvement jugé proche des FLAM. Certaines informations disent que les FLAM préparaient leur redéploiement à travers vous pour leurs activités de militantisme politique. Est c’est vrai ?

Dr Dia Alassane : Oui, j’étais Président de conscience citoyenne qui a d’abord fait partie du FLERE (Front de Lutte contre l’Esclavage, le Racisme et l’Exclusion) aux côtés de l’IMEJ et de l’IRA, notamment, avant d’être membre fondateur de TPMN aux côtés de la même IMEJ et de deux autres associations. Nous étions effectivement en parfaite collaboration avec les FLAM pour préparer leur retour organisé en Mauritanie et nous sommes particulièrement fiers d’avoir contribué à ce retour. Les FLAM représentent à nos yeux, sinon les pionniers de la lutte pour une Mauritanie juste et égalitaire, du moins les plus constants dans cette lutte.

Cependant TPMN a choisi le combat citoyen et, en ce sens, il est indépendant de tout parti politique. Notre ambition est de nous situer au- delà des clivages politiques et de réunir en priorité tous ceux qui veulent combattre la politique de l’Etat dont l’objectif avoué est de faire de la Mauritanie un pays exclusivement arabe De fait, nos militants et sympathisants appartiennent à divers partis politiques.

Essirage.net : Merci

Entretien réalisé par Oumar Amadou M’baye

Crédit source: Essirage.net

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